Toutefois Garine n’était pas patient et détestait attendre là devant, perdu et immobile, que le feu passe du rouge au vert.
C’était ce matin froid et pluvieux qu’il regardait les fesses joyeuses, mouillées des jeunes femmes passer tout près de lui. Qu’il traversa hâtivement. Et qu’un conducteur hagard, un autre jeune perdu aussi dans tous ces culs mirages qui partout dansent aux moindres recoins de la ville, heurta son inattention de plein fouet : piéton piétiné, bête à béton, le crâne rêveur de Garine se fracassa alors contre le bitume humide d’un octobre parmi d’autres.
Il perdit beaucoup de son sang. Peut-être donc fût-il insufflé en lui comme un mélange du chant des filles hurlantes toutes proches, des cris aigus et superficiels des voitures qui klaxonnaient, des caresses intermittentes et indifférentes de la pluie contre ses muscles vides. Peut-être son esprit d’enfant fût-il choqué par l’alliance terrible et soudaine de la violence, du fracas, de la beauté et du silence, finalement réunis dans l’oubli.
Il perdit ici toute notion de frisson sous sa peau morte et blanche, Garine presque cadavre, les yeux levés, fermés au ciel. Cela ne que dura que quelques secondes, mais pour durer ensuite toujours.
Aussi Garine après cela devint-il plus fou encore qu’il ne l’était déjà.
***
Des semaines durant, sa convalescence l’avait porté d’une fièvre à une autre.
Le crâne chaud, brûlant, il avait navigué entre louanges et blasphème, entre caprice et rage; il luttait, crachait dans son sommeil, mordait ses draps et tentait inutilement de griffer le vent invisible de son ancien monde qui s’écroulait.
Presque imperceptiblement, Garine se retrouvait à balbutier, à baver dans le réel ce qu’il s’époumonait pourtant à hurler dans la démesure de ses petits rêves à lui.
Sa rébellion contre sa condition prenait la forme apparente d’une folie étroite et compressée qui n’avait désormais plus rien de tendre.
Garine, hier calme comme le printemps, il y avait désormais dans son geste comme un effroi, comme un cauchemar. On l’aurait dit en permanence sur le point d’étouffer ou de se noyer.
Garine féru de musiques gitanes, de danses, de corps bohêmes, des feux de paille et des tambours, des lunes parfois pleines et rondes dans l‘encre de la nuit; ivre des reflets et des couleurs de l’automne; Garine, artiste sans œuvre; Garine de dix-neuf ans, à peine nourisson, gamin encore de rien du tout; adolescent simple et con, branleur brumé de désirs, de passion et d’utopie, désormais perdu là comme un vieillard sénile et éméché, traqué par la misère, la trachée aride, en proie au poids burlesque et impitoyable du hasard et des incompréhensions; écorché sur le fil d’un rasoir toujours extrêmement vif, et pleurant, de désespoir fiévreux, remuant, tournant, se retournant continuellement sur son minuscule lit d’hôpital, et sur le ridicule lit de sa vie.
Tragédie... !
Aussi son verbe se déstructurait, se désorganisait graduellement dans l’espace confiné de sa petite chambre blanche: sans réponse donnée à sa folie, sa conjugaison se répondait comme d‘elle-même, d’une phrase à l’autre, en parfaite incohérence.
C’était déjà une forme d’expression discursive entre une prose surréelle qui lui parvenait d’on ne sait où, et son propre corps. Mots d’inconstance, d’inconsistance avec le pourquoi des choses et de l‘existence. Et son délire devenait total.
Sa mère. Sa mère l’avait accompagné, caressé, embrassé et épongé à chaque instant de son séjour dans le vieux bâtiment des soins neurologiques.
Depuis sa chaise en bois tressé elle avait tenté de bercer son jeune fils dans son imaginaire affectif et amoureux.
En silence, en patience, elle l’avait rassuré comme elle le pouvait par sa présence impuissante; du bout de ses doigts chauds et jamais fatigués, elle avait comme sucé l’invisible poison qui irriguait le malheur de son être, enfourché son Diable, baisé son venin par son amour et ses prières infinies et quotidiennes de femme pleinement offerte à son sang.
C’était là… Garine, Dieu avouerait un jour que sa maman avait pris soin de lui comme Lui jamais de rien ni de personne.
Et puis. Finalement. Peu à peu. Il s’était calmé.
Sa torpeur s’estompait dessous le tourbillon des jours qui passaient, et du sable qui s’encrassait sous le bocal de verre. Garine avait fini par accepter.
Ce fût en décembre que ses paupières s’ouvrirent de nouveau sur un regard désormais neuf et neutre.
Il trouva d’abord près de lui sa mère et ses nouvelles rides, sa nouvelle vieillesse… Son inquiétude et son soulagement étaient entremêlés et perceptibles dans le rythme irrégulier de sa respiration. Elle battait le cœur, emplissait toute la chambre, radiateur et luminaire, phare sombre. Désormais elle n’était plus qu’attention envers lui. Désormais elle n'était plus que lui.
Il tenta de sourire pour l’apaiser mais les muscles de son visage ne répondirent pas. Alors ils se regardèrent l’un l’autre simplement, simplement immobiles et simplement conscients.
Trois mois presque de lutte, de conquête, trois mois presque de croisade et de rage glacée, un trimestre entier d’étude intangible et indicible d’une poésie interdite, amorale et maladive...
L’hiver, aussi, se reflétait dans son miroir. Il s’y reconnut aussitôt autre. Tranquillement défiguré, encore, avec un trou sur le coté gauche de son crâne et sa peau un peu brûlée, charbonneuse, dessous ses cheveux bruns épars et éclatés. Ses petits yeux cendrés, cernés, las et vides de nouveau née -l’œil gauche était devenu gris clair désormais- et ses veines un peu saillantes au niveau des tempes, son épiderme fantôme, sa chair ankylosée par sa longue prison de tourments fixes et plats: pour la première fois de sa vie, lorsqu’il observa ses traits devant le miroir, Garine se trouva beau, réellement beau.
***
Et puis une adolescence entière avait disparue dès lors dans le déjà de ses gestes. Il ne se sentait plus vraiment d’âge. Le temps n’était plus tellement présent dans son corps, sa perception des lumières même avaient changé, et des couleurs aussi.
Garine aurait désormais de nouvelles manières, de nouveaux sourires, de nouveau soupires. Quelqu’un était mort et quelqu’un avait ressuscité en lui d‘une manière indécente et éclatante.
L’odeur même de sexe très présente qu’il sentait très distinctement emplir la chambre ne le gêna pas. Au chevet de son tout dernier rêve, à l’instance même de son éveil il s’était éjaculé dessus dans une sorte de plaisir immédiat, et il n’en ressentait aucune honte. C’était juste un peu froid entre ses jambes. Rien de nauséabond, c'était au contraire pleinement rassurant.
Ensuite.
Il fût convenu que Garine pourrait sortir de l’hôpital d’ici peu mais qu’il aurait toute une armada de médicaments à prendre à vie, des consultations régulières avec un psychologue quelconque, des traitements circonstanciels en fonctions des avancées neurologiques de son cerveau, radios, scanners, examens et autres formalités communes et absurdes, rien qui n’ait de sens à ses yeux.
Garine passa ses derniers jours sans bouger de son lit, fixant sans ciller le plafond dans l’attente de pouvoir enfin retrouver dehors la prose concrète du ciel bleu et de la terre humide.
Puis enfin on le libéra et il pût s’en retourner à la vie.
Ensuite…
Garine ne parla que par mystères et par métaphores.
Plutôt, il ne parlait pas, il ne faisait désormais plus que répondre -à moins que quiconque ne s’adressa à lui, il ne faisait que conserver continuellement son mutisme en laissant aller ca et là son regard vers les rigoles des jardins et des fossés.
Voguaient ses yeux d’un humain à un autre, principalement vers les jeunes femmes rondelettes et claires et vers les enfants. Il observait les animaux, les chiens, les chiots, les chiennes et les escargots.
Des heures et des heures s'extasiait sur la structure alambiquée des toiles d'araignées.
Fixait en écarquillant les yeux les danses hypnotiques des herbes fraiches, comme un scintillement continu, sous les rafales du nord, se perdait continuellement en elles à s‘en fatiguer la cornée...
Garine sexe à l’air, arrosant chaudement les arbres de sa pisse chaude aux fragrances acides de pommes vertes, d’artichauts, et des viande tendres aussi qu’il s’était mis depuis son accident à consommer uniquement rouges et saignantes, jusqu’à l’abus.
Saupoudrait de coriandre, de piment rouge et de menthe moulue; Garine ne buvait plus de lait, détestait désormais le fromages et les œufs; il se lavait sans savon et ne se rasait presque plus.
Ses désirs étaient ambigus, ses projets inexistants.
Garine autre embrassait maintenant sa mère sur le front et pleurait parfois sans haine à l’écoute des plaintes et des chants qui lui parvenaient depuis la rue, le jour, la nuit.
Il s’asseyait de temps en temps aux cotés des vieux gens dehors qui quêtaient l’aumône, mais sans leur donner le moindre sou, juste pour se sentir proche d’eux, pour sentir leur odeur pourrie et noble, à la santé oublieuse et médiocre, le plaisir des vapeurs de l'alcool et les sursauts de la moisissure sur leurs vêtements, et puis leur chaleur toujours un peu froide.
Garine jetait au hasard des humeurs des pierres ou des miettes au pigeons qui squattaient quotidiennement son perron…
Guettait les lignes et les courbes des architectures les plus banales, en s'agaçant du génie humain, de son grain, de sa bêtise, de son emprise...
Il s’endormait chaque nuit au comble le plus obscur de la mélancolie humaine, et se réveillait chaque matin dans une véritable félicité rigolarde et joyeuse, pleine d’espoir et de joie, qui frôlait la démesure et qui n‘en finissait plus de laisser son entourage perplexe…
Un élément s’était comme perdu sur le chemin qui reliait son cœur et ses sentiments à sa réflexion générale. Son intelligence était désormais autre, plurielle, épurée et plus légère.
Il y avait quelque chose d’un peu comique aussi dans le choix des mots qu’il employait lorsqu‘il s‘exprimait, justement parce qu’on avait le sentiment qu’il ne les choisissait pas vraiment, qu’ils étaient amenés à lui par une sorte de causalité obscure, par une logique indéchiffrable.
De son comportement émanait une impression commune d’apaisement qui faisait qu’on appréciait naturellement sa compagnie, quoi qu’on ne le comprenne presque jamais et qu’on se moque régulièrement de lui.
Quand les vieilles dames du quartier venaient le trouver pour lui raconter un peu la météo de leur tracas ou de leur ennui, quand une femme superbe et courte vêtue ignorait avec arrogance et fierté son regard doux à l’approche du printemps, quand il regardait les informations désastreuses à la télévision le soir avec sa mère, quand on lui contait les promesses décues, il répétait souvent:
- Dieu est jeune… C’est parce que Dieu est jeune !
On le considérait généralement, dans une plus large mesure, comme le fou du quartier, un prophète un peu ridicule et idiot, toujours hors-sujet, mais toujours agréable aussi, et surprenant, intriguant même le plus souvent.
Car on pressentait bien une sorte de génie indistinct dans l’instabilité de sa prose.
Garine, dans ses nerfs, dans son souffle, l’imperceptible incohérence des nuages et des arbres. Garine, sur ses lèvres, comme le secret des secondes. Et Garine, dessous ses cils -rien que de l’ombre encore, de l’ombre parfaite, le gout délicat des heures et des jours qui passent et s'enfuient sans raison. C’était d’abord et surtout cela que chacun s’en pouvait ressentir à son simple contact.
Et c’était pour cette raison aussi que tout le monde l’aimait et spontanément l‘écoutait, quoi que Garine, désormais et à jamais perdu dans un monde bien à lui, dans les tréfonds d‘un monde dont je serais bien incapable de vous parler, dans sa jolie folie, n‘aimait dès lors plus personne en particulier.
Car son amour, porté par la révélation d‘une sensibilité extrême envers toutes les composantes de sa vie et de sa vue, n‘avait plus alors de place en son cœur que pour un amour général et total envers tous les êtres du monde, et toutes les choses, et toutes les beautés effarantes, diverses et grandioses de l‘existence dans sa globalité, mais sans jamais plus être capable de s‘arrêter aux détails moindres, aux individualités spécifiques, aux personnes en elles-mêmes et à leurs petits caractères, leurs petites histoires, leurs petits tempéraments et leurs petits rêves bien à eux.
Garine mort, puis Garine ressuscité: autre dimension, et autre amour de l'esprit.
Garine poète et enfant. Garine cœur au ventre, et cœur à l'unisson: Garine dépoli.
Garine l'esprit détruit hier, et Garine enfin libre aujourd’hui.
